Le héros

    Héros. Quand nous attribuons ce titre à quelquíun, cíest que nous voyons en lui quelque chose de semi-divin, de lumineux et que nous croyons que cet être peut aisément se démarquer de la foule des hommes ordinaires. Cíest donc de cette façon quíil faut considérer le héros. Il est celui qui incarne notre désir díéchapper aux limites díune vie terne pour accéder à la lumière. Cíest dès le commencement de la littérature avec Líépopée de Gilgamesh (3ième millénaire av. J.-C.) que cette rêverie commune aux hommes prend forme avec la première épopée et un des premiers héros : le géant solaire Gilgamesh. Suivirent alors une multitude díoeuvres ayant parfois un seul point en commun : un héros. Après maintes études des oeuvres ayant été écrites avant nous, on a pu mettre en lumière les caractéristiques essentielles du véritable héros. Cíest ce que nous allons maintenant explorer, les schémas de vie ainsi que les caractéristiques de ces héros qui font partie de nos idéaux depuis le tout début.

    Díabord, il serait intéressant de regarder de plus près la vie et la mort des héros, cíest-à-dire le chemin quíils suivent généralement au cours díun récit. Ce chemin a été tracé díaprès plusieurs de leurs vies. Habituellement, líenfance du héros se déroule à peu près comme suit. La naissance de cet être est annoncée, il y a présence de conception miraculeuse. Líenfant est alors marqué dès le sein de sa mère par un quelconque événement. Sa naissance est virginale et après quíil soit né, il y a des manifestations spéciales qui se font sentir dans son entourage. On perçoit déjà que le héros sera menacé dans toute son existence. Vient ensuite líoccultation de ce dernier, sa révélation et ses tâches. Pour finir, cíest sa mort , mort qui sera annoncée, mise en scène, cosmique et contagieuse. Pour mieux comprendre le schéma de cette vie de l'être héroïque, il faut le rattacher à quelque chose de concret que tout le monde connaît comme líhistoire de Jésus puisquíon se rend bien compte que celui-ci a eu une vie remplie d'exploits remarquables. La naissance de Jésus avait été annoncée par un ange descendu du ciel et par des songes. Il a été conçu miraculeusement par la Vierge Marie, une mortelle, et par le Saint-Esprit. Il est marqué dès le sein de sa mère comme lorsque Marie rencontre Elizabeth qui est enceinte de saint Jean-Baptiste, ce dernier bouge dans le ventre de sa mère pour annoncer la venue de son cousin Jésus. Des manifestations spéciales se font sentir peu après la naissance de líenfant Jésus, par exemple, lorsque les Rois Mages viennent pour líadorer. On peut le sentir menacé durant toute son existence, sa fin tragique sur la croix est là pour le prouver. Toute sa vie, Jésus a tenté de disparaître, il a vécu pendant vingt ans caché et c'est à douze ans qu'il a fait une «fugue» pour se retrouver au temple avec des docteurs. Mais rien n'aurait pu changer sa révélation : il s'est annoncé comme étant le sauveur du monde, il a accompli quelques miracles dont celui de Cana où il a changé líeau en vin et il a eu pour tâche d'annoncer la Bonne Nouvelle. Il est mort très jeune, soit à l'âge de trente-trois ans, et bien entendu on a annoncé sa mort trois jours avant qu'elle ne survienne. La mort de Jésus a été cosmique, tout líunivers a participé à sa mort, le ciel síest ouvert, le tonnerre a grondé. Cependant, la mort de Jésus n'a pas été contagieuse, cíest-à-dire quíelle nía pas entraîné les autres à mourir pour lui, comme lía pu líêtre la mort de plusieurs autres héros, dont Kurt Cobain du groupe Nirvana qui est un exemple un peu plus près de nous. Voilà le schéma du héros, de sa vie à sa mort.

    Aussi, il faudrait regarder de plus près les différentes caractéristiques du héros ainsi que ses modalités en dépit des différents genres existants. On peut retrouver plusieurs catégories et différentes modalités pour classer les héros. Premièrement, il y a le héros emblématique, celui de líépopée, amené par les héros de légendes et de mythes. Dans La chanson de Roland écrite au douzième siècle, Roland est un bon exemple de ce héros emblématique. Il a des valeurs transparentes, cíest-à-dire, quíil connaît ses valeurs. Il sait pourquoi il vit, il sait ce quíil doit faire ; il doit combattre jusquíà la mort pour líhonneur. Son moi est social, il est défini par la collectivité, il ne vit pas vraiment pour lui. On pourrait classer Roland ainsi que tous les autres héros díépopées dans la modalité : meilleur que nous. En effet, Roland est un "vrai" héros, celui qui combat jusquíau bout, celui qui nous dépasse par sa force. Cíest en quelque sorte un être surhumain à lequel on voudrait s'identifier

Charlemagne près du corps de Roland
    Maintenant, voyons le héros tragique. Puisque la tragédie, à la différence de líépopée, va plus loin dans líexploration psychologique des personnages, les choses sont différentes pour les héros de ce genre. Le héros tragique est encore exemplaire, mais il doit affronter un destin où tout est perdu díavance. Il est à la fois coupable et innocent, alors la seule solution qui lui reste pour faire disparaître ses malheurs est la mort. Phèdre de la pièce du même titre de Racine représente bien ce genre de héros. Celle-ci a des valeurs transparentes, elle connaît ses valeurs, elle sait pourquoi elle vit, oui, mais elle nía pas le choix de síassumer toute seule, elle est la seule à pouvoir se comprendre. Seule au monde face à un destin quíelle ne peut changer, on la sent troublée. Elle tentera díagir sur le destin tragique qui lui est réservé, mais en vain. Elle assumera donc sa mort. Tout comme líépopée, on pourrait dire que Phèdre est meilleure que nous : elle va jusquíau bout, de ses pensées comme de ses peurs. Poursuivons avec le héros problématique : le héros de roman. Le sens de sa vie a perdu son côté transparent. Cíest un héros qui nía pas de destin. Il faudrait quíil tente par lui-même de síen inventer un, mais il nía pas de modèles. Il ne sait pas pourquoi il vit et ne connaît aucunement ses valeurs. Son moi est changeant, cíest un être instable. À titre díexemple, nous pourrions donner plusieurs de ces héros de romans du dix-neuvième ou du vingtième siècle comme Madame Bovary qui représente bien la désillusion de líhéroïne qui, à force de tout vouloir, finit par tout perdre. On pourrait classer les héros de roman dans la modalité "pareil à nous". En fait, comme nous, ils doivent trouver un sens à leur vie et comme nous, ils sont instables. Ils ne sont pas meilleurs que nous. Ils représentent líhomme avec ses forces et ses faiblesses. Ils se trompent parfois, ils ont droit à líerreur. On peut dire que ce sont les plus "humains" des héros.

    Alors, cíest à ces caractéristiques et à ce schéma quíon en est arrivé après avoir tenté de trouver un point commun à tous ces êtres sortis directement de líimagination humaine. Cependant, la question qui nous reste probablement en tête est : "Existe-t-il un héros pire que nous , auquel on ne veut pas síidentifier ?" La réponse est oui, il existe un type de héros dont on se moque et à qui on ne voudrait absolument pas ressembler : le héros de comédie. Ses défauts sont grossis, sa maladresse, amplifiée. Qui voudrait ressembler à Harpagon, à Argan ou à un des personnages des comédies de Molière ? Décidément, ce níest pas tous les héros que nous pouvons idolâtrer. Ces héros représentent tout de même une partie de la condition humaine belle et bien présente, pas seulement chez nos voisins ou amis mais, souvent au fond de notre propre intérieur díêtre humain. Vaut mieux en rire et ce dire quíau fond, les héros sont des êtres que nous ne pouvons égaler, ni dans leurs forces, ni dans leurs faiblesses .