De tous les genres littéraires abordés dans ce travail, le roman est le plus moderne. D’après ce qu’on a pu observer, il réunit la narration, les dialogues et les descriptions, trois caractéristiques qui le distinguent. En les considérant, on peut affirmer que son ancêtre phylogénétique demeure l’épopée, car elle comporte également une narration descriptive renfermant des dialogues. Ces deux genres partagent en outre l’étendue du propos et sa durée. De la tragédie, le roman garde surtout l’étendue du propos et sa durée. De la tragédie, le roman a surtout emprunté l’introspection et le regard lucide porté sur les mobiles de l’action.
Toutefois, le roman constitue un genre décadent en regard de l’épopée. En effet, la conscience du héros épique se rallie à un esprit collectif et ses valeurs sont transparentes, ce qui signifie qu’il connaît ses raisons de vivre. Au contraire, le héros de roman se retrouve avec un moi individuel, il cherche ses valeurs et doit lui-même trouver un sens à sa vie (Voir Le héros). Dans sa théorie sur le roman, Georges Luckacs soutient que le héros romanesque recherche des valeurs absolues dans un monde où elles sont dégradées. Don Quichotte de la Manche de Cervantès ou Le Père Goriot de Balzac restent les meilleurs exemples de cette situation. Il est donc un héros de la désillusion, ce qui explique peut-être le nombre effarant de suicides dans la littérature comme dans le monde réel. À ce propos, sur un total de 2 474 personnages, on dénombre 21 suicides dans l’œuvre de Balzac. En d’autres mots, cela équivaut à 849 suicidés sur une population de 100 000 personnes. Voilà des chiffres qui font frémir...
Ensuite, le héros romantique se démarque de héros du conte par un trait essentiel. Alors que le héros de conte accomplit un voyage phénoménologique à caractère initialique dans lequel les êtres évoluent à son contact, le héros problématique romanesque réalise un voyage à l’intérieur de lui-même dans lequel il évolue au contact des êtres et des choses (ce qu’on nomme le moi kaléidoscopique).
Finalement, le fourmillement de personnages au sein du roman donne l’impression de société. Les décors et les lieux relèvent de l’univers du lecteur, renforçant ainsi la réalité des personnages et rendant aussi vraisemblable le fait de pouvoir les croiser fortuitement lors de nos déplacements urbains. Ainsi, si je suis sur le boulevard Saint-Honoré à Paris, je ravive mes souvenirs de lecture et m’imagine que Restignac en a déjà foulé la chaussée d’un pas conquérant.