L’orature*

    On entend par orature l’ensemble des genres dont le mode d’expression est la voix, et qui s’entrepose dans la mémoire, à la fois des narrateurs et des auditeurs. Elle sollicite principalement l’ouïe, le sens global, celui de l’invisible.

    Tout d’abord, on dit qu’elle constitue un art temporel, c’est-à-dire qu’elle s’inscrit, comme son nom l’indique, dans le temps. Elle reste un événement unique et irréversible. En effet, elle requiert des conditions particulières : la présence charnelle du récitant et de son assistance, le silence, l’intérêt et il faut également que l’orateur se sente d’humeur à pratiquer son art. Elle est sans retour, parce qu’on pourrait la comparer à une émission télévisée en direct. Ainsi, si le conteur se trompe, il aura la possibilité de se corriger, certes, mais son public se souviendra néanmoins de son erreur. On ne peut revenir en arrière et l’auditeur ne peut ajourner l’histoire. Il faut la saisir quand elle se déroule, car peut-être l’occasion ne se représentera-t-elle plus. Étant donné qu’elle véhicule son contenu verbalement, directement d’une personne à une autre et sans intermédiaire (radio, journal, télévision...), on la qualifie de non médiatisée. Ce qui m’amène à aborder ses modes de diffusion. Commençons avec la filiation : un narrateur s’adresse à une personne qui devient narratrice à son tour, à la recherche d’une autre oreille attentive et ainsi de suite. C’est une méthode peu fiable, puisque l’auditeur est libre de poursuivre la chaîne ou non. Remarquez qu’une chaîne de transmission ne devient jamais plus forte que le plus faible de ses maillons. Ensuite, voyons la sériation : un même homme raconte son récit à plusieurs individus dans l’espoir que quelques-uns d’entre eux deviendront à leur tour des narrateurs exposant ce même récit à plusieurs auditeurs, et caetera. Ce procédé demeure plus sûr, car il augmente les chances de recruter des successeurs à la tradition orale. Puis, elle se caractérise par son style cursif (rapide). Effectivement, elle dure le temps du discours parlé.

    Enfin, vous devinez j’espère que l’orature est un art de la sociabilité, car elle possède un caractère public et collectif. Elle consiste en la relation entre un émetteur et un récepteur. Maintenant, afin de mieux saisir cette notion, j’ai préparé un tableau comparant la littérature et l’orature. Cependant, avant de poursuivre, définissons la littérature. C’est un médium nouveau qui a comme contenu un médium ancien, l’orature. Elles partagent donc les mêmes genres et les mêmes thèmes. Elle constitue l’ensemble des genres narratifs et poétiques dont l’expression est orientée vers l’écriture et déterminée par elle, consignée sur un support spatial et conservée généralement dans les bibliothèques.
 

ORATURE
LITTÉRATURE
Art temporel
Art de l’espace
Sens de l’ouïe : sens global, de l’invisible
Sens de la vue : sens local, du visible
Art non médiatisé
Art médiatisé : livre
Art de la sociabilité
Art de l’individualité
Événement unique et irréversible
On peut ajourner la lecture
Caractère public et collectif
Caractère privé et individuel
Lieu d’emmagasinage : mémoire humaine
Lieu d’emmagasinage : bibliothèques
Style cursif
Style discursif
Présence charnelle du narrateur et des auditeurs
Absence de l’auteur
Art relationnel
Activité qui tend à l’isolement
 
    Donc, l’orature précède la littérature. Plusieurs peuples ont d’ailleurs transmis leur culture de cette façon. Un bon exemple d’orateurs sont les jongleurs, les ménestrels, les troubadours et les trouvères, ces poètes-musiciens du Moyen Âge. Ils comportent cependant quelques différences. Examinons-les en détail.

    L’art des troubadours s’est développé au début du douzième siècle, en langue d’oc, dans le Sud de la France. Ses principaux représentants se nommaient Guillaume de Poitiers, Marcabru, Bernard de Ventadour et Jaufré Rudel. Ils se composaient à quatre-vingt-quinze pour cent de nobles sédentaires, qui ne se déplaçaient que pour les croisades. On remarque à ce propos l’influence de ces guerres saintes dans leur œuvre, puisque musicalement très ornée, elle s’inspirait de l’Espagne et du monde arabe.

    Les trouvères, eux, apparurent vers 1160 au Nord et à l’Est de la France. Ils parlaient la langue d’oïl. Leurs rangs dénombraient quatre-vingt-dix pour cent de nobles, mais aussi des bourgeois et des clercs. Leur musique était plus simple et plus dansante que celle des troubadours.

    Le principal thème des chansons de ces deux catégories d’artistes était l’amour courtois. Cette conception utopique de l’amour se nourrit de la non-satisfaction du désir. On prônait l’ascèse érotique : le plaisir de la chair se magnifiait et s’ennoblissait par la privation de l’acte sexuel. Son but était d’exalter cette vision raffinée et paradoxale des rapports galants. Le poète exprimait sa passion comme une souffrance bienheureuse. En outre, il idéalisait sa dame et devait affronter plusieurs obstacles, car il fallait que sa bien-aimée soit mariée, d’un rang social plus élevé que lui, qu’elle habite loin de sa demeure et il avait de plus maints rivaux.

    Contrairement à ce que l’on pense, ce sont les jongleurs et les ménestrels qui voyageaient de cour en cour accompagnés de leur luth ou de leur vielle pour diffuser l’art des troubadours. Ces musiciens de basse condition, habiles conteurs dotés d’une mémoire exceptionnelle, récitaient par cœur des chansons de geste. Ces compositions traitaient des exploits de valeureux chevaliers lors de leurs expéditions militaires. La plus célèbre, La Chanson de Roland, relate les guerres de Charlemagne. Elle contient quatre mille vers décasyllabiques associés en laisses (refrains) assonancées, écrits en anglo-normand. Ce récit marque la naissance de l’épopée dans la culture française. En effet, il exprime l’enthousiasme religieux par rapport à l’Islam, l’amour du sol natal, la fidélité au suzerain, trois valeurs collectives qui cimentent l’appartenance de la masse à un peuple défini, les Francs.

    *néologisme non attesté